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Interview Jean-Christophe Heckers

Tu as été sélectionné pour ce troisième numéro avec ta nouvelle « Chers lecteurs », peux-tu expliquer sa genèse ?

Elle s’est faite en deux étapes.

Premièrement, je disposais d’un texte qui était dans le coma depuis à peu près dix ans – la partie « témoignage ». Il avait constitué une sorte de conte de Noël, publié sur un blog depuis longtemps oublié, et faisait des allusions discrètes à quelques plumes croisées alors sur la vaste toile (dont la plupart se sont évaporées depuis). Ce n’est pas le genre de texte qui peut subsister sans mal en dehors d’un contexte de publication, et j’ai sauté sur l’opportunité de le modifier d’une manière, disons, qui m’amuse moi… Initialement, je n’imaginais pas que les éditeurs utilisent autant des écrivains de l’ombre pour réécrire certains ouvrages. L’idée d’ajouter une couche supplémentaire dans le processus éditorial (en poussant le bouchon plus loin) m’a paru sinon pertinente, du moins assez perverse pour être plaisante.

Deuxièmement, j’ai considéré deux éléments décisifs. Primo, dans L’Indé Panda, qui l’eût cru, il y a panda ; secundo, la date du Nouvel An chinois coïncidait cette année à peu de jours près avec la fin de l’appel à textes. Et c’est parti tout seul, j’ai rajouté une note au début, un mémo à la fin, changé deux ou trois noms, réécrit (respectueusement), modifié lorsque ça s’imposait. C’est donc, en quelque sorte, une nouvelle qui aime les clins d’œil et joue avec un second degré qui peut ne pas être du goût de tout le monde. Cette façon de se servir de L’Indé Panda au sein même de la narration était plus que risquée et pouvait passer pour une tentative de… ma foi, une tentative de cirer des pompes avec du mazout. Mais je n’ai pas du tout pensé à ça, j’avais trop l’esprit occupé à se marrer en mettant en relations des (indé)pandas et une année du coq débutant au moment propice. J’apprécie follement avoir des inspirations idiotes.

Jean-Christophe Heckers

 

Plus à l’aise dans un registre particulier ? De quoi aimes-tu parler dans tes histoires ?

J’ai longtemps cru que plus je déconnais, plus j’étais à l’aise. C’est vrai que j’ai alors tendance à me lâcher plus facilement, mais je suis toujours moins convaincu par le résultat. C’est vrai aussi que ça me facilite l’écriture romanesque, mais uniquement celle-ci, et que ça me permet de survivre au calvaire consistant à traîner derrière soi une poignée de personnages qui, après une centaine de pages, me deviennent insupportables. Pour la nouvelle, c’est autre chose. Peu importe le registre, lorsque l’histoire s’agrippe à moi, plus affectueuse qu’un morpion affamé, je suis aussi à l’aise dans le grave que le léger. C’est le sujet qui m’impose la tonalité, quoiqu’en général mes sujets se prêtent par exemple assez mal aux grossièretés.

Si je fréquente avec de plus en plus d’assiduité la science-fiction au détriment des littératures dites « sérieuses », je suis aussi intéressé par l’idée spéculative que par ses conséquences sur les personnages. Les motivations plus ou moins convaincantes pour aller farfouiller sur une planète autour de Bételgeuse, c’est bien joli, mais savoir comment mes personnages se débrouillent avec cette mission, pourquoi ils ont tenu à en être, et comment ils s’en sortent entre eux, qui me motive souvent le plus. J’ai une SF qui a peut-être des idées valables, mais je psychologise beaucoup mes récits, parfois trop.

En dehors de ces considérations, il y a quelques thématiques qui reviennent facilement. Les univers parallèles (pour faire simple), et la question de l’identité (pour rester concis). Le bonheur est qu’on peut très facilement combiner les deux.

 

Quand et comment as-tu commencé à écrire ? Te rappelles-tu ta première histoire ?

Alors ça… On va dire, 1981. Rien d’abouti, et vraiment d’un genre que des psys trouveraient intéressant. Je venais de lire Explosive ! New York (roman oubliable de Guy Sarthoulet sur fond de terrorisme nucléaire), et je m’étais empressé de remplir des paragraphes de foules hachées menues par des pales d’hélicoptères puis écrasées par les mêmes engins venant se fracasser sur l’asphalte après avoir été dégommés (pour le plaisir) au fusil d’assaut. Je m’en souviens sans fierté, et par chance j’ai perdu les pages coupables – du moins je l’espère.

Mais la vraie première histoire, ce fut deux ans plus tard. « Une nouvelle aube » : un désert, des fusées prêtes à s’élancer pour Mars, une attente. Du tout simple et presque sans péripéties. (Pour les curieux, je l’ai mise sur Scribay.) Celle-là, avec celle qui devait suivre (« Son cri dans la tempête », narrant la découverte que de gros bestiaux vaguement dinosauresques sont intelligents), je l’avais expédiée pour un concours de l’Association mulhousienne de science-fiction. Résultat, pas de prix, mais les deux ont été publiées en 1984 dans l’anthologie consécutive. Je ne vous dis pas la fierté à l’époque. Le sommet de ma carrière, je crois bien. Ou presque.

Je dois confesser que si j’ai commencé à écrire, c’était pour une raison toute bête. Ayant pillé tout le rayon SF de la biblio (à de rares ouvrages près, dont Lieux secrets et vilains messieurs de R.A. Lafferty, titre qui m’amuse toujours), j’en suis venu à écrire mes propres histoires… faute de mieux. Or, l’écriture est comme certaines drogues ou certains vices, quand on tombe dedans on n’en sort plus. J’ai hélas abandonné la prose pour versifier durant quelques années (ce que je ne regrette qu’à peine), mais l’appel de la fiction devait retentir enfin et me ramener à la raison. Il semble qu’on ait échappé à un poète de plus, et ma consolation est de n’avoir pas succombé à la manie du sonnet poussif encore apprécié par tant d’amateurs poussiéreux.

 

Quel est ton rythme d’écriture ?

Complètement aléatoire. Je peux avoir des mois entiers de vide complet, et puis ça va se bousculer durant des semaines. Si je cherche à me discipliner, ça ne donne jamais rien. La période hivernale est en tout cas la moins favorable. Honnêtement, si je pouvais, du cœur du printemps jusqu’au milieu de l’automne je me lèverais à cinq heures, et travaillerais de six à neuf : j’ai remarqué que c’est le moment de la journée où je produis plus facilement du paragraphe, à condition de parvenir à me réveiller. Bien entendu, c’est incompatible avec les horaires laborieux officiels. Je dois me contenter de résister à la fatigue en écrivant le soir. Quand j’y arrive. Et souvent, je flanque tout à la poubelle le lendemain. C’est simple, je suis impitoyable, si en reprenant la page j’ai comme pensée un bof mollasson, je préfère jeter. Ou archiver dans un dossier compressé, que je ne rouvre jamais…

 

Comment construis-tu ton travail ?

Un point de départ, un point d’arrivée, et on se débrouille pour le trajet entre les deux. C’est simple, inefficace, mais c’est ce que je préfère. Baliser le terrain, dresser des plans, avoir un synopsis de départ, ficher les personnages, tout ça me donne une envie furieuse de prendre mes jambes à mon cou. L’important c’est de savoir où je veux aller, de découvrir comment je vais y parvenir, et avec qui. Même si je sais que je vais faire des détours, et que la destination pourrait changer (mais pas trop).

 

Plutôt nouvelle ou roman ?

Nouvelle. Ce qui fait que ma méthode fonctionne encore. Le roman, j’ai essayé, et hum… décidément, tous les deux on s’entend mal. J’essaie encore, dans un acharnement idiot, mais ça ne marche toujours pas. Ma limite narrative supérieure semble être la novella (un genre de nouvelle qui déborde, ou de roman anémié, même si ces raccourcis restent inexacts), et au-delà je cale. D’abord parce que je n’ai jamais été fichu de faire même l’ébauche d’un plan ou d’un synopsis. Donc je commence à m’égarer, ce qui en soi n’est pas si grave, mais aussi à faire preuve d’incohérences, et surtout à me lasser de ces protagonistes qui ont le culot de survivre aux péripéties. Malheureusement, je ne suis pas de mœurs barbares et répugne à tuer les personnages que je ne peux plus imaginer qu’avec un sentiment confus de désespoir. N’empêche que j’en viens à avoir une seule idée en tête, me débarrasser d’eux au plus vite. Ce qui est le meilleur moyen de vous pousser à bâcler. Et comme j’ai un amour immodéré de la nouvelle, je précipite encore le moment de retourner m’y vautrer.

La nouvelle a aussi quelque chose de merveilleux par rapport au roman, c’est que quand vous avez plusieurs idées en concurrence, vous savez que vous aurez la possibilité de leur donner une place avant de les oublier. Et puis, pas besoin de cent pages pour faire échouer l’invasion martienne à coup de grippe inopinée. C’est plus direct, et aussi, ce que j’apprécie vraiment, c’est qu’on peut se focaliser sur un aspect particulier et fouiller celui-ci sans être parasité par d’autres nécessités narratives. D’autre part, la nouvelle est un défi permanent parce qu’il faut qu’elle se referme sans que personne n’éprouve le besoin de poser la question : bon, et ensuite ?

Malheureusement, la nouvelle est encore tenue dans un profond mépris par mes compatriotes, qui ne consentent à en lire qu’avec parcimonie, pour goûter à un auteur, afin de savoir s’il aura le roman savoureux. Les éditeurs pour leur part ne font aucun effort pour changer les choses, en tout cas hors anthologies on aura du mal à se caser (brandir un recueil est aussi efficace qu’une gousse d’ail devant un vampire). La nouvelle, estiment certains, c’est bon pour les petits joueurs à l’imagination étriquée qui ne seront pas fichus de vous faire une saga en trois tomes de six-cents pages chacun. Ouais. Tiens donc. Si je fais le rapport, disons qu’un nouvelliste qui réussirait à produire 1800 pages (sans bavarder, tourner autour du pot, faire du remplissage, parce que ça lui est interdit) aurait à imaginer, en gros, cent-cinquante histoires toutes différentes. C’est bien plus exigeant et inconfortable…

 

Pourquoi être indépendant ?

La réponse tient en un mot : nouvelles. D’abord. Comme je l’ai dit, essayez donc de refourguer un recueil aux éditeurs sans que la plupart vous regardent de travers ou ne vous lancent pas leurs pires malédictions… Bref, pas le choix, au départ. Ensuite, prononçons : science-fiction. Je double le handicap, parce que la SF a vu son influence drastiquement réduite avec cette mode idiote de la fantasy qui lui a fauché sa place. (Je blague, la fantasy a bien des richesses, sorti des bouquins bêtement tolkiénisants, et si les gens aiment ça tant pis pour moi). Il faut bien comprendre que les nouvelles de SF, c’est ce qui se placera le moins facilement. Que faire ? Ma foi, prendre les choses en main.

D’ailleurs, m’occuper de la mise en page, ou fignoler une édition électronique qui ressemble à quelque chose (malgré mon mauvais goût), j’aimais bien dès le départ. Et puis, l’idée de signer un contrat pour ne retirer au mieux que 10 % de gains hypothétiques, dites, sérieux, pourquoi pas un morceau de pain rassis une fois l’an ? Enfin, je fais ce que je veux, strictement, en matière de publication.

 

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce statut ?

Ne dépendre que de mes propres capacités. Et être obligé d’acquérir des compétences. Tiens, le formatage d’epub, il y a six mois j’avais des frissons rien que d’y penser. Maintenant, je fais presque ça sans les mains, pour ainsi dire. Mais au fond, c’est d’une simplicité enfantine. En plus, une fois qu’on a les rudiments des propriétés css indispensables, avec Calibre c’est bouclé sans qu’on y pense.

 

À l’inverse, qu’est-ce qui est le plus dur pour toi ?

Vendre. Je ne sais pas faire l’article, la promo est mon ennemie, et je n’écris pas des trucs qui, de toute façon, vont emballer les admiratrices de Musso. Il faudrait du temps, aussi. Et je n’ai pas envie d’en gâcher, alors qu’il peut être utilisé bien plus agréablement. Je n’ai, corollaire fâcheux, aucune tentation de décrocher un top 100, et aucune chance de l’atteindre puisque ma prose manque désespérément de cul, violence, humour trash, sang, et peut s’orner de points-virgules d’une coupable désuétude.

La conséquence est que je ne vends rien. Mais alors, vraiment rien. Cependant, je ne considère pas que la publication commerciale soit une fin en soi, et on peut me lire gratuitement à plusieurs endroits (Scribay, par exemple), donc il y a sans doute une relation entre le coude et le talon. Si les lecteurs veulent acquérir l’exemplaire numérique ou papier, je préfère que ce soit parce qu’ils aiment vraiment. Démarche couronnée de succès, comme on peut l’imaginer. Mais je n’en suis pas surpris : désormais on ne s’attache plus aux livres.

 

Quel type de lecteur es-tu ?

Pénible. J’ai besoin de fond et de forme. Les ingrédients sont intelligence, personnages crédibles et vivants, écriture porteuse d’atmosphères, sensibilité, belle qualité de langue, pertinence des idées… Et de préférence il faut que ce soit de la science-fiction, mais du genre aux assises solides, dont les spéculations ne soient pas gratuites mais ouvrent des pistes de réflexion. Même si je ne dédaigne pas me jeter dans les yeux un bon bouquin savamment déjanté. J’ai donc une grande admiration pour Jean-Claude Dunyach, dont j’ai découvert trop tardivement les nouvelles (poétiques, rigoureuses, loufoques, il sait tout faire le bougre). Mon premier choc fut Stanislas Lem, dont je ne me suis jamais remis. Dino Buzzatti, ensuite. Borges, forcément. Vint ensuite Ursula Le Guin (par les nouvelles). Elisabeth Vonarburg (par les nouvelles également). Bradbury, ne l’oublions pas. Et Arthur C. Clarke. Et. Jim G. Ballard. Et… Léo Kennel dont Le Seigneur de l’Annuaire me laisse dans un état second à chaque relecture.

Problème, je n’ai pas encore trouvé, chez les autoédités, de quoi réellement me satisfaire dans ce domaine, à de trop rares exceptions près. Et, là, en sortant complètement du circuit Amazon & Co. Swarx ou Blakkat sur Scribay, Beatrix sur L’Allée des Conteurs (et sur Le Conteur). Ou encore, bien entendu, Léo Kennel dont les livres paraissent chez Les Trophées, éditeur atypique suprêmement artisanal (d’où tirages ultra-confidentiels hélas). Bref, pour la plupart des auteurs qui ne cherchent même pas à vous alléger le portemonnaie et qui ont pourtant de l’excellence à revendre. Et qui, surtout, ne pagaient pas dans le sens du courant…

 

Dans ce numéro 3 de L’Indé Panda, tu nous présentes ton recueil de nouvelles « Palimpsestes futurs », peux-tu nous raconter ce qui t’a inspiré ?

C’est un recueil de nouvelles, donc c’est un peu difficile de répondre. Deux des textes proviennent d’appels à textes pour feues les éditions Hydromel. « De Profundis » était paru dans l’anthologie Scories, dédiée aux ordures, décharges et insalubrités (vaste programme). « Déserteur, pour toi ce labyrinthe » aurait dû figurer, chez le même éditeur, dans un volume consacré aux villes, qui ne verra hélas jamais le jour. Pour ce qui est des trois autres, « Convergences » est issu d’un défi sur Scribay (il s’agissait de partir d’une phrase… laquelle a disparu de ma version finale), tout comme « Blok 61 » où il s’agissait de prendre un article au hasard dans Wikipedia comme point de départ pour se la jouer Houellebecq. Quant à « Ad Infinitum », c’est le vestige d’un roman inachevé (mais auquel je persiste à m’accrocher), et consiste en une longue confession sur laquelle je préfère ne pas m’étendre pour ne pas risquer de la déflorer (on y retrouve conjoints deux thèmes mentionnés plus tôt).

 

Pour finir, L’Indé Panda, c’est quoi pour toi ?

Ah ! Plusieurs choses.

Un panorama de ce que savent faire les autoédités, et qui plus est au travers de la nouvelle, ce qui permet de découvrir (ou retrouver) des plumes talentueuses qu’on n’aurait sinon jamais découvert.

Un état d’esprit, ensuite. L’exact opposé de certaines revues numériques qui se la pètent (et sont très moches, de surcroît). Le meilleur est offert pour mettre en valeur les auteurs, et ça c’est suprêmement chouette.

Et un très bel objet numérique, je parle surtout du pdf qui est a/ élégamment mis en page et b/ orné d’une couverture chaque fois splendide.

 

Question bonus posée par Charlie Celine sur notre page Facebook : « Es-tu obligé de vivre dans la clandestinité pour échapper à tous ces indés furieux que tu utilises dans ta nouvelle ?  »

Oui. Il m’a fallu changer de visage et d’identité. Malheureusement, une fois qu’on s’appelle Pablo Escobar, on récolte de nouveaux problèmes.

 

Retrouvez Jean-Christophe Heckers sur Facebook.

« Chers Lecteurs » est disponible dans L’Indé Panda no3.

Découvrez « Palimpsestes Futurs » sur Amazon.

 

Palimpsestes futurs de JC Heckers

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